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Être responsable et libre !


Pour plusieurs, être responsable s’apparente à une contrainte, à un poids que l’on doit porter. Cette première impression répandue provient entre autres des nouvelles valeurs promues. Ainsi, à un niveau social, il prévaut un phénomène de l’individualisme conquérant qui donne à penser que l’individu est la suprême autorité pour lui-même, parfaitement autonome, qu’il peut choisir de vivre sa vie comme cela lui plaît et qu’il n’y a pas de limites à son pouvoir et à ses possibilités. Aussi exaltante que soit cette perspective pour conforter l’image de soi, elle résiste mal à l’épreuve de la réalité. D’une part, elle responsabilise abusivement les individus en imputant à eux seuls, leurs échecs, leurs erreurs, leurs disgrâces et même certaines de leurs maladies. Pourtant, il existe de nombreuses contraintes à la responsabilisation exclusivement individuelle de la réalisation de soi. Ne serait-ce que les nombreuses limitations contextuelles de nature économique et environnementale qui génèrent la mise à pied d’excellents travailleurs, des faillites financières de citoyens prudents et économes, des conflits entre les visées de rentabilité à court terme et le professionnalisme d’exécution de certaines tâches. Pensons également à la marginalisation de ceux qui ne peuvent ou ne veulent s’inscrire dans une course effrénée de la réussite à tout prix, la fragilisation de la santé provenant de diverses sources de pollution environnementale, le stress accru et la sédentarité imposée de nos modes de vie.

Alain Ehrenberg attribue une bonne part de la hausse des cas de dépression à cet ultimatum de la réalisation de soi auquel nous sommes tenus de nous mesurer désormais : « Si la névrose est une façon de désigner des problèmes créés par une société de discipline, d’interdits, de conformité, etc., la dépression, elle, est une manière d’exprimer les difficultés engendrées par une société de choix total, de performances individuelles, d’actions et d’initiatives individuelles. » (p.35). Le sociologue constate cependant que, lorsque vient le temps de traiter la dépression, on tend à déresponsabiliser l’individu en attribuant essentiellement son malaise à un dérèglement neurochimique ou autre.


Nous aurions un besoin vital d’être responsable, fait valoir Christian Lamontagne dans son dernier ouvrage. Selon lui, devenir responsable n’est pas tant une décision qu’une découverte, une réalisation, une prise de conscience. « Celui qui ne réalise pas sa responsabilité participe de façon passive et inconsciente à la création du monde.
À son regard, le monde apparaît comme un endroit hostile et inhospitalier et il aura le plus souvent le sentiment d’être joué par des forces extérieures plutôt que de diriger sa vie » (p.86).
On peut chercher à se dérober consciemment de notre responsabilité pour tenter d’éviter la souffrance de l’obligation ou d’une blessure narcissique. On ne peut alors que blâmer les autres ou les circonstances extérieures. Éviter de faire face à cette épreuve intérieure nous prive de faire l’expérience de notre liberté et de trouver une réponse satisfaisante à la situation conflictuelle. C’est pourquoi, la responsabilité viendrait en quelque sorte fonder notre liberté. La liberté qu’on nous reconnaît de l’extérieur est la marque de notre responsabilité intérieure.

On peut éprouver un sentiment de culpabilité quand on n’assume pas ses responsabilités. Pour certains, toute culpabilité est mauvaise : Tu n’as pas à te sentir coupable, diront-ils avec assurance et sollicitude à tous ceux qui leur confient éprouver ce malaise. À les entendre, on en viendrait presque à croire que les psychopathes qui n’éprouvent aucune culpabilité sont des êtres accomplis. En fait, il existe une culpabilité pathologique. Selon Lamontagne, elle serait « la conséquence de la recherche d’un pouvoir impossible sur une réalité se dérobant à cette volonté ou encore la conséquence d’un conflit apparemment insoluble entre des valeurs ou des devoirs contradictoires » (p.94). Par contre, souligne l’auteur, le sentiment de culpabilité peut nous être utile. Il consiste en une douleur ou un malaise que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver et qui se manifeste pour nous rappeler que nous avons transgressé une limite ou une loi morale qui a une valeur pour nous. Elle consiste alors en une invitation à réévaluer nos choix de manière à être plus en accord envers nous-mêmes et plus solidaire des autres.

Il demeure que la parfaite responsabilité est un idéal dont on tentera de se rapprocher sans jamais y parvenir pleinement. Nous trahissons chaque jour l’une ou l’autre de nos responsabilités humaines, à tout le moins tant que nous nous considérons comme séparés du monde nous rappelle l’auteur. Mais tendre vers cet idéal, comme tout idéal véritable, peut nous guider dans notre démarche à devenir plus humain, à nous sentir lié au sort de nos semblables, à fonder notre liberté et à assumer nos choix.

EHRENBERG Alain (2002) : L’incertitude comme mode de vie. Dans : SOLEMNE Marie de, Le mal d’incertitude. Paris Éditions Dervy.
LAMONTAGNE Christian (2010) : Responsabilité, liberté et création du monde. Montréal, Liber