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La quadrature du cercle

Pour cette première chronique de l’année, je m’empresse d’abord de souhaiter à tous de préserver une bonne santé physique et mentale et d’avoir la sagesse d’apprendre des épreuves qui nous sont parfois imposées. Ensuite, je partagerai avec vous une démarche de création personnelle issue de mes réflexions humanistes et la découverte d’un écrit qui utilisait déjà ce concept. 

Par mes écrits, je cherche à donner une forme tangible à des concepts immatériels. Parfois, pour me détendre, dans des moments d’inspiration, je me mets à rassembler différents matériaux pour traduire en trois dimensions des symboles ou des concepts. C’est lors de mes vacances en 2006 que je me suis amusé à réaliser cette sculpture représentant la quadrature du cercle. J’ai cherché à trouver une forme particulière qui, sous un angle spécifique, projette au sol l’ombre d’un cercle et sous un autre angle, celle d’un carré. Ainsi, ce n’est pas l’objet lui-même, mais sa projection qui permet de résoudre le dilemme.

Quatre ans après avoir réalisé cette sculpture, en bouquinant dans une librairie d’occasion, je suis tombé sur un ouvrage (épuisé) du psychiatre et neurologue Victor Frankl : La psychothérapie et son image de l’homme. Paris, Le Centurion. (1970). Quelle ne fut pas ma surprise de voir que ce thérapeute qui a connu les camps de concentration et dont j’admire le travail de réflexion sur la quête de sens, avait utilisé une figure semblable à celle de ma sculpture pour illustrer deux lois qui permettent de reconnaître la spécificité de l’expérience humaine.

En effet, dans le chapitre où il traite de la spécificité de l’expérience humaine, Frankl précise que cette dernière consiste « à réaliser la coexistence entre la manière d’être humaine (anthropologique), qui est une, et les diverses modalités d’existences auxquelles elles participent ». Pour parvenir à cette réalisation, Frankl énonce deux lois de ce qu’il désigne une « ontologie dimensionnelle ». La première s’exprime ainsi : « Un seul et même objet, projeté, à partir de son espace propre, dans différents espaces, comportant moins de dimensions, engendre des images qui se contredisent ». En guise d’illustration, on retrouve sur cette page un verre parfaitement cylindrique qui projette une ombre rectangulaire sur le mur et une ombre en forme de cercle au sol. Ainsi, un même objet peut sous certains angles d’éclairage projeter différentes formes. Et ces formes, contrairement à l’objet qui les rend possibles, sont des figures fermées alors le verre est pourtant un récipient ouvert. La deuxième loi indique que différents objets (tout comme diverses expressions humaines) peuvent projeter une ombre similaire sur un plan particulier. Ce constat s’accompagne d’une illustration d’une balle, d’un cylindre et d’un cône qui, malgré leurs formes différentes, projettent tous au sol une ombre identique en forme de cercle.

Ce point de vue de Frankl m’offre une perspective complémentaire de ma sculpture. À mes yeux, le carré symbolise la rationalité et l’objectivité tandis que le cercle évoque l’affectivité et la subjectivité. Ainsi les êtres humains ont la particularité de projeter non seulement l’une ou l’autre de ces formes de la réalité, mais toutes les variantes intermédiaires entre ces deux extrêmes. Il suffit d’accepter de modifier l’angle d’éclairage pour que s’offrent à nous de nouvelles possibilités. Ainsi, lors de mes supervisions, je conseille aux étudiants d’émettre des hypothèses d’une situation ou d’un phénomène et en parallèle, de considérer la validité de l’hypothèse contraire. À titre d’exemple, on peut émettre l’hypothèse qu’une personne ne parvient pas à s’affirmer car elle n’a pas assez confiance en elle, mais aussi considérer qu’elle puisse préférer le confort de sa retraite au risque de prendre imparfaitement part à sa vie. 
Pour l’année qui vient, je vous souhaite de vous permettre divers éclairages de vos connaissances et de vos émotions pour pouvoir mettre les choses en perspectives et considérer les diverses possibilités qui s’offrent à vous.

Illustration : La quadrature du cercle. Cuivre 210 cm. Patrick Lynes (2006)