Copyright @ CEPsychologie. All rights reserved.

La solution de Don Quichotte

Pour cette chronique, je m’aventure à vous présenter un extrait remanié tiré de mon ouvrage Le besoin de l’impossible*. Il y est question de la solution de Don Quichotte, soit d’une des diverses manières par lesquelles les êtres humains tentent de répondre à un besoin de l’impossible qui ne demande qu’à se manifester à la faveur de certaines circonstances dans la vie de chacun. Bonne lecture!

Le besoin de l’impossible interpelle chacun de nous. C’est même une des caractéristiques de la nature humaine. Cette affirmation peut dérouter certains qui y perçoivent un manque d’objectivité. Après tout, notre destinée personnelle est tellement dépendante de celle des autres. Sur l’échelle des possibles, nous sommes identiques à si peu de choses près. Ainsi, certains hommes sont plus grands que d’autres, mais aucun ne mesure vingt mètres! Qu’est-ce que ce besoin de l’homme de vouloir s’arracher de sa condition?

Mais voilà, l’homme ne peut se contenter de la réalité. Il y a quelque chose en lui qui refuse de s’y tenir. Vivre dans un monde ordonné où des humains, si semblables les uns des autres, poseraient des gestes raisonnables pour perpétuer le fonctionnement harmonieux de la collectivité en y greffant progressivement quelques améliorations, lui serait insupportable au bout d’un certain temps. Contre toute logique, il recherche l’excès, le dépassement, le sublime. Il éprouve le besoin de se distinguer de ses semblables et d’affirmer sa différence. Même en nous en remettant à la toute-puissance de la raison, nous ne pouvons faire abstraction de ce besoin; nous ne pouvons faire l’économie du merveilleux.

On peut identifier diverses solutions, des plus concrètes aux plus abstraites, qui s’offrent à l’individu pour conjuguer avec son besoin de l’impossible. Ces solutions s’ajustent à la spécificité des diverses stratégies empruntées à mesure qu’il traverse les étapes du cheminement qui le conduit à répondre de façon plus maîtrisée et plus constructive à son besoin de l’impossible. Ce cheminement demeure unique à chacun. Toutes les formes qu’il peut revêtir sont adoptées à divers degrés, ponctuellement ou sur une plus longue période de temps, par tous les individus à la faveur de certaines circonstances. On peut s’aventurer à dégager synthétiquement certaines étapes importantes de cette quête bien qu’un individu 
ne se situe probablement jamais totalement dans l’une seule d’entre elles. Voici donc la description de différentes solutions qui caractérisent certaines étapes à travers lesquelles passaient les individus du vingt-et-unième siècle en vue de répondre à leur besoin de l’impossible.

Le rêve et la fusion. À cette étape initiale, l’homme répond passivement à son besoin de l’impossible. Il se plaît à imaginer que toutes ses limitations et ses manques réels sont abolis et qu’il n’aura plus à les subir. Ainsi, il rêve d’un amour sans limite, de richesses inépuisables, de pouvoir infini qui le dégageront de sa condition. Dans ces moments, il a la forte impression de ne faire qu’un avec ses rêves et d’être d’une pureté originelle. Et il en retire une intense satisfaction. Son esprit vagabonde, tantôt il se représente dans l’univers fabuleux des contes, tantôt il se projette dans des scénarios épiques, tantôt il en devient le héros invincible, tantôt il éprouve le réconfort de la présence d’anges ou de fées qui veillent sur lui. C’est l’extraordinaire solution de Don Quichotte, qui s’identifie aux héros des romans de chevalerie au point que, par la seule force de son imagination, il se persuade être l’un d’eux. Bien que chevauchant un vieux cheval et armé d’un simple bâton, il part à l’aventure tel un digne chevalier sur un superbe destrier accomplissant les plus nobles exploits. Ces rêves et cette intuition du merveilleux ont leur importance. Ils permettent de panser certaines blessures ou de rendre supportables certaines limitations concrètes que l’individu n’est pas à même de surmonter pour le moment. Ils favorisent aussi l’exploration de multiples avenues à partir desquelles il déterminera certaines de ses préférences auxquelles il pourra éventuellement donner partiellement forme, dans sa réalité. Ses rêves participent ainsi à préciser un projet d’avenir.

À mesure que l’individu gagne en assurance et en capacité de raisonnement, cette seule façon éthérée de répondre à son besoin de l’impossible ne le satisfait plus. Non seulement elle ne change pas concrètement sa condition, mais elle perd de son intensité à mesure qu’il acquiert de l’autonomie et que, dans sa réalité, lui sont désormais accessibles des possibilités d’action qu’il ne pouvait qu’imaginer auparavant. Bien que des possibilités de donner forme à ses rêves s’offrent à lui, il demeure qu’elles comportent le défaut d’être… réelles. C’est-à-dire qu’elles ne sont pas aussi merveilleuses et instantanées que ses rêves. Ces possibilités d’actualisation sont imparfaites, exigeantes et elles demandent du temps. Cette étape est celle de l’épreuve de la réalité.

Cet extrait convie à nous mesurer à la réalité avec courage et persévérance pour modeler notre vie en nous rapprochant de nos aspirations profondes. Ainsi, les rêves ont une place centrale dans nos existences mais c’est à travers nos efforts et notre détermination dans la vie réelle que nous en expérimentons le pouvoir de transformation.

*LYNES Patrick (2007) : Le besoin de l’impossible. Montréal, Liber.p.161-162