Copyright @ CEPsychologie. All rights reserved.

Préserver le droit à la critique

 La deuxième Conférence mondiale sur les Religions du monde (CMRP, Montréal, 7 septembre 2011), est l’aboutissement d’une démarche internationale entreprise en 1998 pour pacifier les rapports interreligieux. Plusieurs de ses participants aspirent à réaménager la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948) de façon à y inclure des passages qui traitent plus spécifiquement des Religions. Ils croient pouvoir ainsi éviter les déroutes et les escalades de violence découlant des conflits religieux à travers le monde. Dans ce document, ils proposent, entre autres, des amendements à l’Article 12, qui se formulent ainsi :

• Article 12.4 : Chacun a le droit que sa Religion ne soit pas dénigrée dans les médias et les maisons d’enseignement. 
• Articles 12.5 : Il est du devoir de l’adepte de chaque Religion de s’assurer qu’aucune religion n’est dénigrée dans les médias et les maisons d’enseignement.

Au niveau de leurs intentions, les visées pacificatrices de ces théologiens et de ces éthiciens sont louables. Mais j’estime que le moyen qu’ils veulent prendre risque malheureusement d’intensifier le problème qu’ils cherchent à résoudre et de desservir aussi bien les non-croyants que les fidèles des diverses religions. En effet, il procède du sens commun que chaque être humain, croyant ou non, a le droit à ne pas être dénigré et cette affirmation est déjà incluse dans la formulation de la Déclaration de 1948. Vouloir en modifier la formulation de manière à cibler explicitement le domaine religieux, ne freinera pas davantage les extrémistes ni les fanatiques religieux de commettre des attentats terroristes. Et d’emblée, les actions de ces derniers sont condamnées universellement y compris par leur communauté d’appartenance. Cependant, une telle mesure nous concernera tous étroitement, muselant le droit d’exprimer ouvertement toute opinion, ou critique susceptible d’indisposer tel ou tel groupe. En fait, nous expérimentons déjà avec les lois actuelles l’inconfort de prendre position et l’invitation implicite de nous replier stratégiquement dans un mutisme protecteur. Une telle mesure ne fera qu’exacerber ce malaise déjà omniprésent dans nos sociétés. En voulant contraindre la tolérance, on ne fait que susciter l’intolérance. Déjà, dans plusieurs pays d’Europe dont la Suède, pays pourtant reconnu pour sa tolérance, on assiste à l’émergence de mouvements d’extrême droite explicitement islamophobes. En psychologie, il est bien établi que dans les domaines sensibles des valeurs, des idéologies et des convictions religieuses, le niveau de résistance et de susceptibilité est très élevé. On peut facilement se sentir odieusement dénigré par une simple remise en question. En voulant rechercher la voie la plus courte du musellement pour résoudre un conflit de valeur ou d’idéologie, on abolit les acquis de l’évolution et on favorise les réactions régressives et la répression.

Obnubilés par l’idéalisme de leurs points de vue, tels des détenteurs de la Vérité, ces éthiciens commettent une faute d’humilité en opposant et en privilégiant leurs idéologies à la réalité humaine imparfaite dans laquelle nous évoluons. Ils se laissent séduire par l’insoutenable vision philosophique que propose par exemple l’irréductibilité du visage de l’autre au point de vouloir en faire force de loi. Or, cet idéal ne résiste pas à l’épreuve de la réalité actuelle. Avec les médias, Internet, la crise économique et identitaire que nous traversons, l’autre désormais peut facilement être dépossédé de l’humanité de son visage. Dans nos univers dépersonnalisés, on tend à réduire expéditivement l’autre à son appartenance religieuse, à ses positions idéologiques, et trop souvent à son profil de consommateur. J’inviterais ces êtres éclairés à revenir à des philosophies plus sobres telle celle d’Habermas et de son éthique de la communication1. Plutôt que de valoriser le mutisme et la délation, ils favoriseraient au contraire l’ouverture de la communication indispensable à la compréhension progressive de l’autre tout comme au cheminement de chacun de nous, croyants ou non.

D’autre part, en ce qui concerne les valeurs et les convictions religieuses, la portée des lois est bien limitée. La sagesse millénaire du Tao nous enseigne qu’en multipliant les lois et les ordonnances, on ne fait qu’augmenter le nombre de contrevenants. Dans le continuum du légalisme excessif, imaginons-nous seulement promulguer une loi qui nous obligerait à croire en Dieu. Est-ce qu’une telle mesure favoriserait vraiment les conversions ou même les croyants? Nous sommes tous différents et avons déjà de par la Déclaration un égal droit d’être avec cette différence. Tout au long de nos existences, nos rapports à nos convictions et à nos idéologies se transforment. Il y a une limite à vouloir judiciariser l’expérience humaine et à sous-estimer l’effet pervers de telles mesures légalistes. Dans nos sociétés pluralistes, plutôt que de chercher à multiplier les prescriptions et les interdits parfois contradictoires, il serait peut-être judicieux de réapprendre à faire confiance et à tabler sur les potentialités humaines en faisant la promotion des conditions favorables à leur développement.

 
Présent à cette conférence, le Dalaï-Lama signale que l’enseignement bouddhiste appelle à une certaine réserve par rapport à un tel projet : « Votre ennemi est le meilleur professeur. Il vous enseigne la patience ». Dans mon mémoire Le paradoxe de la tolérance imposée2, déposé lors des audiences des accommodements raisonnables, je décrivais la nécessité de revenir à l’esprit de la Déclaration des Droits de l’Homme et de se méfier des dérives et des contre utilisations de la version juridique de la Charte des Droits et Liberté dont elle est issue. Je comprends très bien en quoi de tels propos qui se fondent sur la confiance en l’être humain et la préservation de son auto-détermination peuvent actuellement déranger beaucoup d’idéologues dogmatiques, de gauche comme de droite, croyants comme athées et s’exposent ainsi à être stratégiquement passés sous silence. Cependant, je vis dans un monde ou j’ai encore le privilège de pouvoir exprimer librement mon point de vue fut-il imparfait et différent de ceux largement véhiculés. En tant que citoyen, j’ai ainsi la possibilité de pouvoir exprimer mon objection devant des projets de mesures législatives idéalistes qui restreindraient abusivement les possibilités d’exercice de la liberté d’expression.



1HABERMAS Jurgen (1999) : Morale et communication. Paris, Flammarion
2LYNES, Patrick (2007) : Le paradoxe de la tolérance imposée, http://www.accommodements.qc.ca/documentation/memoires/Longueuil-d/lynes-patrickkl16l-0029-de-00.pdf